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5- La pratique prophétique de Jésus.
Le prophète Élie, après l’épopée du Mont Carmel, s’enfuit vers l’Horeb pourchassé par les sbires de la reine Jézabel pour sauver sa peau. Jésus, le nouvel Élie, n’a pas fui, lui, et il est mort, conséquence directe de son combat prophétique. En refusant tout messianisme de puissance, Jésus s’est placé lui-même dans un état de vulnérabilité. Jésus est mort pour nos péchés, disons-nous, dans une formule consacrée mais fort ambiguë, nous ramenant à une lecture religieuse de sa mort voulue comme réparation compensatrice. Jésus est mort pour nous libérer de nos péchés de pouvoir. Voilà l’enjeu de son combat prophétique mené jusqu’au bout. Le combat de Jésus et sa radicalité ne pouvaient que le précipiter dans la mort, étant donné son opposition aux tenants du pouvoir religieux de son temps: scribes, pharisiens, prêtres et anciens.
La formule lapidaire de Jésus: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu» (Lc 20,25), résume bien son combat prophétique. En séparant César de Dieu, Jésus désacralise, «désabsolutise», tout pouvoir. Il n’est jamais innocent de réserver à Dieu l’absolu et de l’ôter à tout pouvoir humain. Jésus s’attaque au pouvoir religieux de son temps, à sa capacité de contrôle et de domination, en se prétendant de l’absolu de Dieu. Jésus par sa pratique en démontre toute la perversité, en réhabilitant ses victimes qui nous précéderont, dit-il, dans le royaume. La pratique prophétique de Jésus n’est que l’envers de celle des tenants du système religieux de son temps. Sa pratique positive en faveur des opprimés, des impurs, s’inscrit dans une vision de messianisme humain. Jésus assume la fragilité humaine qui se camouflerait en vain dans les mensonges de toute puissance. Il enjoint également ses disciples d’endosser la même pratique: porter les infirmités et les maladies, pas par substitution en vue de mérites, mais par souci de libération de tout fatalisme et de toute forme de condamnation. Jésus veut donc libérer ses disciples de toutes les sécurités mensongères du pouvoir pour les amener à assumer leur précarité, en vue de se laisser engendrer à la condition de fils de Dieu. C’est l’expérience qu’Élie a vécu au mont Horeb.
Suivre Jésus, c’est quitter des sécurités, c’est s’engager dans des tempêtes menaçantes, c’est choisir de pratiquer la non-recherche de puissance, d’insertion dans les structures du pouvoir, du faire-valoir et de l’avoir, c’est choisir la proximité des faibles et des exclus. «Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat» (Mc 2,27), parole lapidaire qui dénie au pouvoir religieux tout absolutisme et qui démasque ses tenants de leur appétit de domination. L’évangéliste Marc nous fait voir en cinq actes comment la pratique de Jésus le conduit inexorablement à sa perte: 2,1-12: Jésus s’arroge le droit de pardonner des péchés; 2,13-17: Jésus appelle Lévi et avec lui les exclus; 2,18ss: l’enseignement sur le jeûne; 2,23-28: Jésus se dit maître du sabbat; 3,1-16: Jésus viole le sabbat par une guérison. Une pratique prophétique qui révèle donc un Dieu différent: le Dieu des miséricordes et non des sacrifices. Ce Dieu n’exige pas un système pénal de compensation et de réparation formelle pour le pardon des péchés. Une telle révélation vient donc ébranler tout un système et met Jésus dans un état de précarité mortelle. La passion du Christ sera donc en premier lieu une passion pour l’homme libéré et cette passion lui vaudra l’autre passion, celle de la croix.
«J’achève dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l’Église». (Col.1,24) Voilà comment l’apôtre Paul annonce qu’il endosse lui-même la pratique du Christ, posant les mêmes gestes de libération, rappelant les mêmes paroles de pardon et d’inclusion durant tout son ministère, afin de compléter la mission du prophète Jésus, en croisant les mêmes souffrances que Jésus, afin de continuer la croissance du corps de l’Église. Il en est ainsi pour tout chrétien, refusant toute structure de contrôle, d’exclusion, voire d’excommunication, pour devenir serviteur. Pour vous rien de tel, dit Jésus, en stigmatisant les comportements des puissants de son temps. Le seul maître, c’est le Christ! Le seul capable de combler notre désir de plénitude, sinon il y a risque de détournement vers les mensonges du pouvoir. Une telle pratique évangélique va à contre-courant du monde normal. Un pouvoir religieux qui se dirait serviteur, mais qui de fait produirait une domination d’autant plus totale que perfide, parce qu’elle s’appuierait sur l’autorité divine, ne révèlerait plus la différence chrétienne. Le plus grand se fera serviteur, dit Jésus. À cause de sa connaissance du Dieu différent: le Dieu de l’Horeb, le Dieu du souffle ténu, du Dieu de miséricorde, le Père, Jésus sait que Dieu est proche de tous ceux qui se croient indignes. Jésus annonce que la seule dignité est celle d’appartenir au Royaume. Le disciple ne peut se prévaloir de ce titre de serviteur à la suite de Jésus, s’il tente de travestir ce service en pouvoir sur autrui.
C’est en présentant trois paramètres que Jésus décrit la pratique différente que ses disciples sont appelés à endosser: l’enseignement des béatitudes, la critique de l’argent et l’annonce de la règle d’or. Malheureusement, les béatitudes ont été perverties par une relecture compensatrice ou satisfactionnelle: il s’agirait de souffrir pour plaire à Dieu et l’apaiser, comme Jésus l’aurait fait sur la croix en se pliant à la domination sado-maso d’un Dieu. Pratiquer l’enseignement des béatitudes ne veut pas dire se complaire dans la souffrance et dans la médiocrité pour obtenir des mérites ou réparer avec Jésus, mais c’est plutôt garder le cœur pur, le désir de plénitude refusant tout mensonge venant de l’argent, du pouvoir et du faire-valoir. Le défi du disciple: protéger sa pureté et sa différence tout en étant artisan de paix, de justice, de pardon, être parfait comme le Père céleste en imitant sa manière d’agir, sa perfection, sa bienfaisance, sa bonté, sa miséricorde et sa compassion. La seule loi, c’est le besoin de l’autre, le désir de l’autre reconnu en se mettant à sa place. Dans une telle pratique prophétique, toute systématisation de la foi devient donc questionnable.
En terminant, je rappelle l’apport théologique de François Varone qui m’a guidé au cours de cette réflexion. (cf. Ce Dieu censé aimer la souffrance. éd. du Cerf.)
Pierre-Gervais Majeau
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6- La souffrance: drame de salut
Jadis, j’animais une émission de télévision sur le canal Vox et je recevais souvent des invités pour des interviews portant sur des sujets de la foi. Un jour, je reçus le Cardinal Léger pour aborder le sujet de la souffrance. J’avais choisi comme titre de l’émission «souffrir et s’offrir», en ne me doutant pas encore de ma vision compensatrice de la souffrance. Mais le Cardinal Léger n’a pas frayé dans cette vision tout au long de l’interview. Jamais il n’a affirmé qu’il fallait offrir sa souffrance pour qu’elle soit méritoire.
Dans son projet d’alliance première, la création, Dieu-Père a voulu attirer le néant vers l’être à travers un parcours jalonné de joies et de souffrances pour le conduire vers sa propre plénitude. L’histoire est donc un devenir-divin où s’affrontent des forces de diminution et de croissance. «Le monde actuel ne se comprend pas comme les restes détraqués d’une perfection originelle, mais bien comme le formidable exode de la vie, entre le néant et l’infini.» (in Ce Dieu censé aimer la souffrance, p. 210.)
On a répété abusivement que la souffrance offerte devenait méritoire et répondait au besoin de satisfaction d’un Dieu offensé, qui donnait son pardon parcimonieusement et équivalemment à la réparation exigée et compensatrice. C’est là, en résumé, le discours que tiennent les tenants de l’interprétation religieuse du salut. Que dit le discours de la foi? François Varone résume en neuf thèses fort lucides sa vision de la souffrance comme parcours possible sur le chemin de la gloire. À la suite de François Varone, nous les reprendrons ici brièvement. Thèse 1: La souffrance humaine n’est pas la conséquence d’un péché originel. Vaudrait mieux parler de manque originel de moyen de salut que de péché originel! Thèse II: La souffrance humaine ne revêt pour Dieu aucune valeur de compensation ni de réparation. Thèse III: La souffrance humaine n’est pas voulue par Dieu pour avertir ou punir quiconque serait sur le chemin de la perdition. Thèse IV: La souffrance humaine est le résultat normal de la fragilité physique et morale de l’être humain, elle est donc naturellement normale. Thèse V: À la fragilité, à la précarité humaine comme cause de la souffrance s’ajoutent également la méchanceté et la violence de certains êtres humains. D’autres causes s’ajoutent également à la souffrance humaine: je fais référence ici aux séismes par exemple. Thèse VI: Cette précarité humaine, cette vulnérabilité devient donc une provocation, voire même un scandale, pour le désir que possède l’être humain en quête de salut, de plénitude. Thèse VII: Sans être voulue ni envoyée, ni organisée par Dieu, la souffrance fait partie du monde matériel en devenir que Dieu a voulu et veut sans cesse. Thèse VIII: Cette condition de fragilité et de précarité, Dieu la veut pour l’homme pour que dans la foi, l’espérance et l’endurance, elle soit la route de son devenir permettant à son désir, souvent heurté par l’épreuve, de devenir une capacité de la gloire de Dieu. Ce parcours d’engendrement à la participation de la plénitude divine se vivra donc à travers les méandres douloureux de la vie. Thèse IX: La souffrance n’est pas porteuse de valeur de salut en soi. Son efficacité propre est d’être une provocation du désir et de liberté, un chemin de foi et de persévérance, un tremplin nécessaire pour faire de l’homme, définitivement, un fils de Dieu.
Cette vision de foi de la souffrance vient nous libérer de multiples malcroyances qui ont si souvent perverti notre pensée chrétienne. Et que dire de Jésus face au drame de la souffrance? Ici encore, François Varone nous présente en neuf thèses sa vision théologique de la souffrance que Jésus a rencontrée dans sa pratique prophétique.
Thèse I: Jésus ne vient pas restaurer un premier plan de Dieu, Il ne vient pas réparer les erreurs premières du Créateur. Il endosse dans son incarnation, la condition humaine dans toute sa précarité pour être la Tête de l’humanité, celui en qui l’humanité va enfin aboutir à la plénitude de son désir de salut voire d’éternité. Thèse II: Jésus ne vient pas se substituer à quiconque pour porter des souffrances réparatrices, mais bien pour nous dévoiler le plan de Dieu: engendrer l’homme dans sa gloire, sa plénitude divine. Thèse III: Le destin tragique du prophète Jésus n’a pas été mis en scène par Dieu. Thèses IV et V: Le destin de Jésus est l’aboutissement normal d’une situation où Jésus, n’étant couvert par aucune force politique ou autre et menant un combat contre les tenants du pouvoir religieux de son temps, devient donc vulnérable et perdu. Thèse VI: Jésus assume donc dans la fidélité ses peurs et ses angoisses, demeurant sans péché en maintenant jusqu’au bout sa pratique de vérité, sa confiance en Dieu capable de le ressusciter, maintenant donc sa pratique de service et d’amour. Thèse VII: Sans avoir organisé le supplice du Christ, Dieu a voulu que son Fils entre et assume la condition humaine et nous révèle que cette condition humaine est potentiellement un chemin du salut, de plénitude. Thèse VIII: Ce passage de Jésus à travers la souffrance, Dieu l’a voulu pour en faire le chemin vers la gloire, pour y engendrer le Premier-Né, le précurseur de la multitude humaine. Thèse IX: La souffrance de Jésus devient donc l’occasion de nous révéler l’amour qu’il nous porte, sa passion pour nous, et pour nous, la possibilité de le reconnaître comme le révélateur du chemin du salut, du passage vers la plénitude. Il nous apprend que toute vie donnée par amour et dans l’amour, et dans la fidélité à sa pratique évangélique devient donc une voie où Dieu nous engendre dans la pleine stature de fils et de filles.
Et nous qui sommes aux prises avec le drame de la souffrance tout au long de notre existence, nous sommes donc appelés à endosser la même pratique révélatrice de sens: assumer et transformer nos pertes en gain, en occasion de croissance spirituelle. Souffrir avec le Christ, assumer les mêmes luttes dans le compagnonnage pour rendre à notre monde le service du sens: annoncer que la souffrance peut devenir un parcours d’engendrement à la plénitude. Ce que Dieu aime, ce n’est pas que nous souffrions, mais que dans la souffrance, nous grandissions dans le compagnonnage avec le Christ, dans l’accueil de l’Esprit-Saint qui est celui qui recrée et qui ressuscite, et dans la foi au Créateur fidèle qui engendre à la vie en plénitude.
Quand donc allons-nous quitter nos relectures biaisées de la souffrance expiatrice? La théologie dite de la satisfaction distrait l’Église de sa mission première, dans la fidélité à la pratique du Christ, pour la centrer sur la gestion de rites religieux censés aptes à plaire à Dieu. Les femmes et les hommes de ce temps, conscients de cette dérive théologique, délaissent logiquement l’Église en se sécularisant, à moins que dans une autre logique, celle de l’Esprit de Jésus, ils travaillent concrètement à augmenter en elle l’autre dérive, celle de Sarepta et de l’Horeb, celle du Reste évangélique, celle de la foi. Quel beau chantier pastoral que de faire découvrir ce chemin vers la plénitude!
Pierre-Gervais Majeau
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7 - Religion ou Foi : quel dilemme!
Dans l’expérience de la religion, je perçois un Dieu à apaiser, comme une puissance à émouvoir. Dans l’expérience de la foi, je me perçois aimé de Dieu, en alliance avec lui, bénéficiaire de sa vie, vivifié par sa puissance. Dans l’événement créateur ou fondateur de la foi chrétienne qu’est la résurrection du Christ, le vrai visage de Dieu est révélé au grand jour : il est puissance de vie pour nous. La plupart des croyants s’arrêtent au seuil de la foi, pensant que la pratique d’une religion met en règle avec Dieu. Franchir le seuil de la foi, c’est devenir croyant comme notre père Abraham qui a cru que Dieu pouvait aller jusqu’à ressusciter son fils. Pour Abraham, Dieu est donc Résurrection et Création puisqu’il appelle aussi à l’existence ce qui n’existe pas. Et je cite François Varone à la pensée libératrice :
¨Ce sont Abraham et sa femme, trop vieux pour procréer, qui sont des ¨morts ¨,que Dieu va faire vivre. Et c’est le fils de la promesse, Isaac, le non-existant que Dieu appelle à vivre.¨ ( in Ce Dieu absent qui fait problème, p.67) Abraham a donc fait l’expérience de Dieu - Puissance de vie pour l’homme. À sa suite, tout croyant empruntera le même chemin révélé.
L’élément moteur de la religion c’est la peur. L’élément moteur de la foi c’est l’amour! ( cf. 1 Jn 4,18 : ¨De peur, il n’y en a pas dans l’amour, le parfait amour jette dehors la peur, car la peur implique un châtiment, et celui qui a peur n’est pas accompli dans l’amour.¨) Retomber en religion, c’est s’en remettre au joug sécurisant de la loi en espérant la récompense de Dieu pour tous nos actes méritoires. Agir dans la foi, c’est affronter l’insécurité des choix, des engagements et les erreurs possibles car la liberté est rarement sécurisante. La religion ne retient des dix paroles du Sinaï que les commandements qui permettent d’être en règle . La foi retient d’abord la parole qui introduit les 10 paroles ( c.f. Ex.20,1) et cette parole rappelle en premier lieu que Dieu est libérateur, donc une puissance de vie pour l’homme! Si Dieu est libérateur, tu seras toi aussi libérateur! Tu es libéré pour être libérant avec Dieu et en prolongement de son acte libérateur et créateur incessant. Dieu est résurrection et création, et dans la foi, tu es le prolongement de l’action divine. La religion de la Loi a rendu un bien mauvais service à Dieu en en faisant un ennemi de l’homme ou du moins un compétiteur.
Le peintre il Guercino a peint en 1647, un tableau de la samaritaine portant une cruche de la même couleur que le manteau bleu du Christ. Il faut se rappeler que le grand-prêtre portait un manteau bleu pour officier dans le temple de Jérusalem. Jésus, grand-prêtre de la nouvelle Alliance porte sur ce tableau de Guercino ce vêtement bleu pour rappeler qu’il peut faire jaillir des sources d’eau vive que la Samaritaine devait rapporter à la ville en allant annoncer le salut nouvellement découvert. Elle vient de passer de la religion jalouse de ses droits ( Garizim vs Jérusalem ) à la foi révélation de la plénitude offerte . En Jn 4, 1-30, l’évangéliste nous donne un récit fondateur où Jésus déclare la religion dépassée au profit de la révélation de Dieu et de sa plénitude créatrice. La religion est-elle plus efficace au mont Garizim ou au temple de Jérusalem? Et aujourd’hui encore, la religion est-elle plus vraie selon le rite de saint Pie V ou selon le rite de Vatican II ? Plus ça change plus c’est pareil! Quel est le meilleur rite capable de se faire valoir devant Dieu! Après avoir parlé de ¨religion¨, Jésus parle de la vie, de l’amour avec la dame à la cruche bleue. ¨ Appelle ton mari! ¨ C’est tout le désir de l’être humain que Dieu vient rencontrer et reconnaitre, faire monter et s’épanouir dans la plénitude du Désir de Dieu. L’eau deviendra en toi une source jaillissant en vie éternelle! Voilà la promesse du Christ! L’heure est venue désormais où on peut adorer en vérité, une révélation inouie où le désir de l’homme s’ouvre maintenant sur l’infini de la vie de Dieu. Ici je cite du même auteur, François Varone, un passage fort lumineux : ¨En bref : c’est l’existence humaine dont le désir exulte dans l’accueil de la révélation, du don de Dieu. Mais une telle existence se trouve libérée de la religion : son problème n’est plus de trouver le rite efficace pour atteindre Dieu. Son seul intérêt, c’est d’exister et de faire exister dans la mouvance du don reçu. C’est avec Dieu, d’exister pour épanouir le désir des hommes …voilà un engagement réel qui se passe en esprit et en vérité.¨ (id. p.74)
L’adoration consiste donc à accueillir la révélation du don reçu pour accéder à l’espace de vérité qui nous engagera à faire démarrer une existence au désir libéré capable par la suite de rejoindre le désir des autres. Tandis que le dieu païen exige des adorateurs et des victimes expiatoires, tandis que l’athée est dégoûtée de toute adoration aliénante, le croyant découvre dans l’adoration en esprit et en vérité que l’homme et Dieu ne sont plus dans le faire-valoir mutuel , que l’homme est plus lui quand Dieu est d’autant plus lui.
En conclusion, le disciple à l’instar de la samaritaine, quittera le puits et retournera en ville, là ou se passe la vraie vie et où sont possibles les vrais engagements. À la ville séculière, le croyant endossera la condition du Christ prêtre, prophète et roi. Il poursuivra avec Lui, dans l’Église et dans la ville, ce triple service pour libérer le désir de l’homme et le faire accéder à la plénitude voulue par le Dieu-Père. Le prophète familier de la Parole, sera un éclaireur sur le chemin de la vie durable. Le croyant, le disciple deviendra roi par son pouvoir sur la réalité pour y réaliser les signes du Royaume et il sera le prêtre capable d’offrir à Dieu son existence passée dans le Royaume. Il sera l’adorateur ou le prêtre officiant la messe sur le monde pour le faire passer dans la gloire de la nouvelle création, de la Résurrection. Ce qui intéresse Dieu, c’est que l’homme existe pleinement. C’est là sa Gloire, sa plénitude! Tandis qu’en régime païen, l’activité religieuse laisse Dieu indifférent (c.f. Is.1,10 ss :Vos solennités, je les déteste!), l’existence réelle l’intéresse au plus haut point, car il y a entre Dieu et le croyant adorateur ( le prêtre) la même relation gratifiante et achevée qu’entre le père et le fils.
Le mot final revient à François Varone : ¨ Le sacerdoce ( de la nouvelle alliance ) où culmine l’action prophétique et royale, vit en effet de l’espérance qu’un jour Dieu sera tout en tous¨.(cf. I Co 15,28) Au retour du Christ, ce dernier trouvera-t-il la religion, l’athéisme ou la foi?
Pierre-Gervais Majeau
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8 - Se défaire des ses poisons,
pour une foi encore possible!
Parce qu’Israël s’est endurci dans ses prétentions de salut acquis, il s’est enfermé dans la suffisance. La même tentation guette l’Église: la suffisance! Demeurer dans la foi, c’est demeurer bénéficiaire de la Miséricorde jamais considérée comme méritée, acquise, monopolisée. L’Église n’est pas propriétaire du salut, elle en est le signe devant l’Histoire par pur choix gratuit de Dieu qui demeure le seul auteur du salut. L’Église est signe de salut parmi d’autres signes qui apportent des portions de réponse aux frustrations désespérées du désir constamment mis en échec par les détresses de l’existence. Quitter la tentation de la suffisance, pour révéler au monde, dans le respect, les voies du salut, voilà l’appel reçu par l’Église: être signe de salut à travers sa propre précarité, sa propre fragilité. L’Église est servante et signe de la Miséricorde de Dieu jamais acquise, jamais possédée. Elle se fera patiente et humble et aucunement méprisante pour tous ceux qui refusent de passer dans la Miséricorde du Dieu capable de combler tout désir de plénitude. L’Église ne se fera jamais porteuse de condamnation devant les désirs égarés ni sectaire en se drapant de toute prétention de pureté.
L’Église ne cherchera pas non plus à monopoliser le salut par des tentatives d’endoctrinement, de prosélytisme, de pouvoir de contrôle, mais elle prendra les voies du service, dans l’accompagnement du désir de l’autre en recherche de plénitude ou de salut, elle évitera tout mépris dominateur. Ici je citerai François Varone encore une fois : «SUFFISANCE, POSSESSION, MONOPOLISATION, avec leurs valets, MÉPRIS, VOLONTÉ DE POUVOIR, DOMINATION ET HYPOCRISIE, voilà les poisons qui, inévitablement, agressent les Églises dès lors qu’elles rejettent l’antidote Israël. Elles ne servent plus le Mystère. Elles s’en servent. Elles font du salut une existence poussiéreuse, aliénante… Elles oublient qu’elles ne peuvent anticiper et signifier le salut que par grâce et appel de Celui qui en est l’unique auteur». (in Inouies les voies de la Miséricorde, p.156.)
C’est Dieu qui sauve, l’Église est signe, elle annonce. Si elle tombe dans la tentation de la suffisance, elle subira inévitablement les rejets du monde sécularisé. Elle hâtera sa propre mise au rancart, si elle se crispe dans de désespérantes tentatives de contrôle et de monopolisation du salut. Elle subira inévitablement des pertes de crédibilité dans son espoir d’atteindre le désir apeuré, sinistré, voire même insolent, des gens d’ici et de notre temps.
Malgré toutes les tentatives postconciliaires d’aggiornamento, l’Église, la nôtre, devra donc trouver son chemin d’avenir en prenant les voies du service du sens et de l’espérance, en s’assumant comme le Reste évangélique, en prenant des attitudes plus fraternelles dans ses rencontres des Églises sœurs porteuses également du Signe du salut, le Christ, en évitant toutes tentations multitudinistes. Accepter de vivre un dégraissage administratif et doctrinal, rejeter toute volonté de puissance, voilà les défis de l’Église. Elle deviendra signe de salut pour tous les hommes par la miséricorde de Dieu et non par sa propre puissance à elle!
Dans notre société inédite, sécularisée et anomique, la parole de l’Église apparaît de plus en plus déphasée, archaïque. Comment maintenir le grand phylum évangélique dans une société résolument allergique dans sa grande majorité, à toute récupération «religieuse». Pour éviter la disparition irréversible de ce phylum évangélique, l’Église doit se rappeler les souffrances de sa naissance issue du judaïsme formalisé. La foi chrétienne s’est développée comme une alternative emballante au judaïsme plongé en pleine dérive de suffisance. Elle est apparue comme une voie nouvelle de spiritualité, soupçonnée d’athéisme par les païens polythéistes. Il y aura toujours des personnes désireuses de vivre la foi de l’Évangile au sein de tout un système de symbolique religieuse. Et il faut le respecter, car cela fait partie de l’être humain dans sa quête spirituelle. Mais la plupart pourrait également vivre une démarche spirituelle plus séculière tout en étant fortement évangélique. L’Église demeure maîtresse de spiritualité et elle est appelée à l’être autrement, selon des voies inédites, afin de rejoindre l’homme sécularisé et lui proposer, au sein de sa propre culture, les appels du salut venant du même Père des miséricordes inouies. L’Église doit donc préconiser un christianisme spirituel, pluriformel en diversifiant ses approches pastorales et en proposant une parole jamais contraignante ni endoctrinante, mais porteuse de sagesse et de transcendance et éveillant ainsi la quête du sens et du signe du salut. L’Église fera surgir ainsi plusieurs modes de pratique de vie chrétienne, toutes complémentaires les unes aux autres tout comme cela s’est toujours vécu dans son histoire! Cette même Église se réjouira de toutes les avancées des droits de la personne comme autant de signes de salut en voie de réalisation. Elle se penchera sur les appels des béatitudes et de tout le sermon sur la Montagne pour s’inspirer dans sa réflexion éthique et prendra ainsi ses distances de la «supposée loi naturelle», elle qui est dépositaire d’une charte si libératrice, celle de l’Évangile.
En quittant ses peurs ataviques, en quittant ses tentations de suffisance, l’Église évitera de devenir un corps desséché, organe témoin inerte dans l’organisation historique de l’humanité. Elle sera au sein de l’immense corps malmené de l’humanité toujours en quête d’une plénitude sans cesse espérée, signe de salut, épousant les joies et les peines de l’humanité et assumant sa propre précarité dans le service du sens, dans le service de l’espérance, en indiquant la voie qui transforme toute précarité humaine en éternité, en conduisant l’humanité vers le vase de la miséricorde du Père.
Pierre-Gervais Majeau
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